IA et Création

Saskia Horvat, étudiante M2 Sciences Po

16/12/2020

Le monde de la création et celui des innovations numériques sont de plus en plus fortement liés. Dans la pièce de théâtre Contes et légendes de Joël Pommerat, on voit se dessiner à travers le théâtre les grands enjeux posés par la robotique et le développement d’intelligences artificielles. Il interroge notamment la cohabitation possible entre des robots humanoïdes et les humains. Comprendre la signification de création est central pour saisir les enjeux nouveaux qui se dessinent en intégrant l’intelligence artificielle à la créativité. Le Larousse la définit comme le fait de créer, c’est-à-dire de fonder, d’établir quelque chose, d’être à l'origine de son existence. Mais on peut aller plus loin. Bernard Grasset affirme que la création est une manifestation suprême de l’humanité : « créer, c’est l’acte même de la vie, son affirmation, sa contrainte, ou mieux c’est la puissance que la nature confia à toute vie, pour la réalisation de ses plans éternels. Nous ne saurions donc ici séparer l’instinct qui porte notre être physique à transmettre la vie et le besoin de notre personne de s’affirmer par ses créations. » : la création serait indissociable de la nature physique de l’homme. Dès 1998, la psychologue Margaret Boden insiste dans Creativity and Artificial Intelligence sur l’importance de comprendre l’origine de notre créativité pour pouvoir créer des intelligences artificielles créatives, qui seraient utiles à la fois dans les laboratoires et sur le marché. La création doit, à ses yeux, être « nouvelle, surprenante et riche de sens ». Un des présupposés à sa théorie est de considérer que la créativité n’est pas propre à l’être humain mais simplement une caractéristique de l’intelligence humaine. Selon elle, il existe trois types de créativités, pouvant toutes être reproduites par de l’intelligence artificielle. La première est la créativité combinatoire, qui se base sur des associations d’idées. Il s’agit de réalisation à partir de ce qui existe, associée d’une manière nouvelle. La seconde est la créativité exploratoire : elle s’inscrit dans un schéma connu, familier, mais propose des créations qui n’étaient pas envisagées avant. Il s’agit de se réinventer au sein d’un cadre déjà connu. Enfin, le troisième type de créativité est la créativité transformationnelle. Elle transgresse les structures préexistantes, pour révolutionner un concept. Aux yeux de Margaret Boden, ces trois types de créativités peuvent être modélisé dans des systèmes d’intelligence artificielle. Cet enjeu du lien entre IA et création s’inscrit dans un débat plus large : est-ce que la création est un processus technique comme les autres ou est-ce qu’il est différent dans sa nature ? Et donc, est-ce que l’intelligence artificielle pourrait un jour remplacer les fonctions créatrices de l’Homme ? Avant de rentrer dans ce débat philosophique, il convient de dresser un portrait des différents usages possibles de l’IA dans des contextes créatifs.

L’intelligence artificielle pour orienter la création

Comme nous l’avions vu avec la question des systèmes de recommandation, il se peut que l’intelligence artificielle devienne un moyen d’automatiser la sélection des créations à produire. En effet, avec l’intelligence artificielle, il devient possible de prévoir des tendances et donc de créer des oeuvres qui seront dans les styles à la mode, apprécié du public. Ceci s’inscrit avant tout dans une logique financière : l’IA aiderait la création à être pertinente et donc à se vendre mieux. Kevin Slavin évoque en ce sens dans son intervention sur Ted en 2011 des systèmes déjà existants, à l’image de Epagogix. Ce système se base sur des réseaux de neurones pour prédire quels films offriront une bonne possibilité de retour sur investissement. Si ces systèmes vont plus loin, des sociétés à l’image d’Aican deviendront des prescripteurs de tendance et gérer la totalité du marché de l’art. L’autre possibilité est qu’ils servent simplement comme des outils d’analyse, comme des facilitateurs sur le marché de l’art.

L’intelligence artificielle, un outil créatif

Ces dernières années, les projets mêlant création et intelligence artificielle se multiplient. Elle vient soutenir des spectacles, faciliter la production musicale ou encore accompagner la démocratisation de la création artistique, avec des projets à l’image d’Aria, à l’Opéra de Paris. Dans ces cadres, l’intelligence artificielle est appréciée par les artistes car elle leur permet de sortir de leurs habitudes créatives. L’intelligence artificielle s’est même transformée en outil chorégraphique dans le cadre d’un partenariat entre le Google Lab et le chorégraphe contemporain Wayne McGregor. L’outil, Living Archive, permet de prédire le mouvement et imaginer des phrases de chorégraphie dans le style des différents danseurs. Pour Wayne McGregor, Living Archive permet avant tout d’avoir accès à des quantités de possibilités qu’il n’aurait jamais pu traiter seul et facilite la création. D’autre part, l’usage de systèmes d’IA dans la création musicale s’est largement généralisé. Huawei a pu, grâce à l’IA imaginer la fin de la symphonie inachevée de Schubert. Si le résultat a laissé une partie de l’audience dubitative, ce travail révèle les nombreuses opportunités offertes par l’IA dans l’industrie musicale. En effet, les outils Sony Flow Machine et IBM Watson accompagnent les musiciens dans leurs compositions. Sony Flow Machine est un système de machine learning, avec une base de données de plus de 13 000 morceaux, qui peut proposer des compositions originales. IBM Watson fonctionne de manière similaire, et a également aidé le producteur Alex Da Kid à comprendre « la température émotionnelle » de la société à travers l’analyse de conversations et de journaux sur 5 ans pour qu’il puisse déterminer le thème de son prochain single. Ces outils permettent aussi le « sacre de l’amateur » au sens du sociologue Patrick Flichy, en démocratisant l’accès au monde de la création musicale. Dans le domaine de l’écriture aussi, la création assistée par intelligence artificielle pourrait devenir monnaie commune. Une IA nourrie par plus de 10 000 manuscrits parvient à rédiger de courts paragraphes poétiques. Enfin, en termes de création industrielle, l’intelligence artificielle est devenue un élément essentiel, un accélérateur d’innovation. Elle peut aider, dans un cadre avec des contraintes précises, à créer des structures novatrices ou de nouvelles molécules pour des médicaments par exemple.

L’intelligence artificielle est-elle un artiste à part entière ?

Mais au-delà de simplement faciliter l’expérience créative, certaines IA peuvent créer des oeuvres d’art à partir d’autres oeuvres existantes. La première expérience marquante dans le monde de l’art a été celle du tableau Next Rembrandt, en 2016. Ce tableau a été conçu à partir de plus de 160 000 fragments d’oeuvres de Rembrandt et imprimé avec une imprimante 3D pour imiter l’épaisseur du trait de pinceau, produisant ainsi un « vrai-faux » Rembrandt. Puis, en 2018, le tableau Portrait d’Edmond de Bellamy, généré par une intelligence artificielle, est vendu pour la somme de 432 500$, lors d’une vente aux enchères Christies. De même, dans le domaine de la musique, l’artiste Taryn Southern a intégralement composé son album « I am IA » à partir du programme Amper. L’artiste n’a qu’à définir une durée, un genre musical et une ambiance pour qu’Amper propose une composition. Pour ces IA créatives, les systèmes utilisés sont des GAN, ou Generative Adversial Networks. Les GAN utilisent deux réseaux de neurones, qui essaient d’imiter le cerveau humain. D’une part, un générateur, d’autre part, un discriminateur. Le générateur crée des images et le discriminateur compare cette image à la base de données pour s’assurer qu’elle correspond aux contraintes identifiées. Ces oeuvres poussent donc l’imitation jusqu’à la création d’une nouvelle oeuvre. Ce processus n’est pas propre aux intelligences artificielles : de nombreux artistes utilisent ces mécanismes d’imitation, se base sur le travail d’autres pour penser la nouveauté. Les CAN ou Creative Adversarial Networks se sont également développés. On peut les définir comme des GANs capables d’intégrer de la créativité. L’exposition Faceless Potraits Trasncending Time en est un exemple impressionnant. Elle est le fruit de la collaboration entre l’IA Aican et Ahmed Elgammal. L’objectif était que l’IA dépasse la simple reconnaissance et l’assemblage d’image pour produire une oeuvre propre, une création, tout en connaissant assez l’histoire de l’art pour faire quelque chose qui sera familier aux spectateurs. Aican produit les oeuvres et Ahmed Elgammal choisit lesquelles sont esthétiques à son sens. De même, l’exposition Unsecured Futures, qui s’est tenue à Oxford en 2019, pousse la recherche encore plus loin. En effet, c’est le robot humanoïde Ai-Da qui en est à l’origine. Pour créer ses oeuvres, le robot observe ce qui l’entoure à partir de caméra dans ses yeux, l’IA l’interprète et son bras robotique dessine ou peint. Ses créations sont toujours uniques et imprévisibles. Peut-on alors considérer Ai-Da comme un artiste ? De ces différentes formes de création via l’intelligence artificielle découlent deux grands questionnements. D’abord, une question d’ordre financier s’impose, puisqu’il s’agit de déterminer qui est le détenteur des droits d’auteurs sur ces oeuvres. Ensuite, des questions philosophiques et éthiques se posent : comment qualifier ces créations ? Est-ce que l’IA peut vraiment créer de l’art et des émotions ? L’intelligence artificielle peut-elle être considérée comme auteure d’une création ? La question qui se pose ici est de savoir si un jour, l’IA pourra créer de manière autonome, indépendante de tout apprentissage, développer des capacités propres et donc être légalement considéré comme auteure. Dans le cadre de la vente du Portrait d’Edmond Bellamy évoqué plus tôt, les 432 500$ ont rémunéré les membres du collectif d’ingénieurs à son origine. Comme l’explique Cécile Crichton, ceci interroge les fondements des droits d’auteur, à la fois dans la qualification de l’oeuvre et dans sa paternité. Il n’existe pas pour le moment de cadre organisant ces nouvelles créations, qui seront probablement amenées à se multiplier dans les années à venir. Cet enjeu existe à la fois à l’échelle des oeuvres créées par machine learning, c’est-à-dire imitant dans une certaine mesure des oeuvres pré-existantes et les oeuvres nouvelles, « inventées » par l’IA. L’originalité est une des conditions nécessaires centrales à la protection par les droits d’auteur, et elle se définit comme l’empreinte de la personnalité de l’auteur. Il revient donc de s’interroger sur la capacité d’une IA à produire quelque chose de personnel, de conscient. Un débat qui interroge la nature humaineLe questionnement plus large se dessine donc : il s’agit de comprendre comment fonctionne notre créativité et si on peut la reproduire par un ensemble de mathématiques et de calculs. On comprend en fait ici l’importance du lien qui existe depuis le début de l’histoire entre les sciences cognitives, la psychologie et le développement de l’IA. Dire qu’une IA peut créer,c’est affirmer qu’on peut reproduire par des calculs ce qui fait de l’Homme un Homme. Si uneIA créatrice ne présente pas les mêmes dangers immédiats qu’une IA tueuse ou que des systèmes de reconnaissance faciale, elle pose une question plus profonde, et interroge notre connaissance du cerveau humain et de ses mécanismes. S’intéresser aux créations de l’IA, c’est concevoir, imaginer nos différences et nos ressemblances avec elle. En considérant qu’une IA peut être artiste, créatrice, on peut y voir une réduction de nos fonctions cognitives. Pour certains, une IA autonome est impossible car la créativité suppose une transcendance, un dépassement de ce qui est : aucun système algorithmique n’a aujourd’hui la capacité de se dépasser. On peut également insister sur ce que les ordinateurs ne parviennent pas à saisir, c’est-à-dire l’importance centrale de la symbolique dans l’art. Il est aussi important d’insister sur deux autres éléments au coeur de la création. D’abord, la sensibilité et l’affect sont indissociables de la création. Il est inconcevable que des IA puissent, à terme, créer des oeuvres singulières car elles n’ont pas de perceptions personnelles ni de relation au monde, deux notions au coeur de la création. Ensuite, la création se repose sur la conation, une nécessité à agir, une intuition presque à créer, parce qu’elle trouve du sens dans le monde qui l’entoure. Est-il possible qu’une IA accorde de la signification à ce qu’elle perçoit ? L’exemple du film « Sunspring » montre que ce n’est pas encore possible : le court métrage a été conçu entièrement à partir d’une IA mais manque de fond et de sens. La question plus large qui se pose ici est d’imaginer des intelligences artificielles ayant un esprit, une conscience propre presque, ou au moins une autonomie ? L’IA peut-elle faire preuve d’une intelligence émotionnelle ? Les « futurologues » de la Silicon Valley, Nick Bostrom ou Elon Musk imaginent la « singularité ». Ils estiment qu’il est possible que de nouvelles formes d’intelligence se créent, et que nous sommes incapables de prévoir ce à quoi ressembleront ces nouvelles formes de créations, ni si nous serons sensibles aux émotions qu’elles pourront procurer. Le monde de la création et celui de l’intelligence artificielle sont donc bien intrinsèquement liés. Cette relation nouvelle invite à s’interroger et à rechercher ce qui nous rend humain, ce qui fait de nous des artistes et des créateurs. Dans l’univers de la création, l’IA ne doit pas faire peur car demeurent des caractéristiques propres à une oeuvre qui semblent difficile à intégrer dans son système. L’IA est et reste un outil intéressant pour accompagner les artistes dans leur processus créatif, les aider à se dépasser. Au-delà de ce dépassement artistique, s’interroger sur le potentiel créatif nous invite à aller plus loin dans notre réflexion sur ce qui nous rend humain. Est-ce que c’est la création qui nous différencie du reste du monde ? Peut-être que ce qui fait la spécificité de nos modes de réflexion et de l’esprit humain n’est pas là où on l’attend.

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