Ethics and responsibility of COVID-19 detection technologies

Clément Boucher, étudiant M1 OMRH, coordination par Christine Balagué, Professeur, Institut Mines-Télécom Business School, Titulaire Chaire Good in Tech

29/07/2020

Dans le film Contagion (2011) retraçant la propagation d’une pandémie, des mesures de détection de masse, notamment des prises de température de masse par des caméras thermiques, sont mises en place et essuient de nombreuses contestations. Pour une fois, il semble que la réalité se soit inspirée de la fiction, en témoigne la catastrophe sanitaire que connaît le monde actuellement. 

La peur de la pandémie est inhérente à l’humanité. L’Histoire a été ponctué de pestes, d’épidémies dévastatrices, qui ont fait chuter des civilisations entières et décimer des populations. Tantôt fantasmée comme un évènement salvateur (Inferno (2016)), tantôt dépeint comme une catastrophe (Contagion 2011), la fiction reflète parfaitement cette crainte qu’a l’humanité. Le COVID-19 est sans nulle doute l’une des plus grandes pandémies qu’ait connu le monde, que ce soit par son impact sur l’économie et la vie en société, mais aussi par sa rapidité. Alors que la peste noire avait pris des décennies pour passer de la Chine à l’Europe et avait épargné des continents entiers, il n’a pas fallu plus de quelques mois pour que le monde entier soit concerné par le COVID-19. Lors des prémices de cette pandémie, personne ne s’inquiétait réellement, y compris en Chine, premier épicentre de l’épidémie, dû notamment au biais de normalité. Le mois de janvier 2020 a néanmoins vu l’inquiétude monter progressivement, d’abord en Chine puis dans le reste du monde. A donc émergé des techniques de détection et de dépistage du COVID-19, pour pouvoir parer la propagation inexorable de l’épidémie. Parmi ces technologies de détection du virus, nous trouvons d’une part les méthodes que l’on pourrait qualifier de « classiques » : les diagnostics médicaux, mais aussi les tests virologiques (par exemple, le test PCR), les tests sérologiques… D’autre, l’humanité dispose de moyens plus modernes et technologiques pour détecter les personnes infectées : prise de température par caméra thermique, vol de drones détectant les températures corporelles anormalement élevées... Nous pouvons d’ailleurs élargir ces technologies aux applications de traçage des infectés comme le projet Stop COVID. A noter que ce devoir se concentrera avant tout sur les moyens de détection moderne, qui soulèvent le plus de débats éthiques, et traitera dans une moindre mesure des moyens plus traditionnels. Face à l’émergence de ces technologies de détection, plusieurs contestations se font entendre, mettant en avant les dangers éthiques de tels instruments. Se présage donc un véritable débat, qui suit la dialectique entre « nécessité de survie de l’espèce » et « respect des principes fondamentaux ». En effet, au premier abord, il peut sembler que l’endiguement d’une pandémie doit être la priorité n°1, puisqu’elle menace la société et l’économie dans son ensemble. Cependant, force est de constater que la plupart de ces technologies soulèvent de nombreux questionnements éthiques : technologie invasive, utilisation de données personnelles, entrave à la liberté, menace de la vie privée… les problèmes sont foisons ! Dès lors, une question s’impose : les technologies de détection du COVID 19 sont-elles la panacée face à la pandémie ?


Pour répondre à cette question, nous traiterons dans un premier temps des avantages des technologies de détection, avant de se pencher plus précisément sur le revers de la médaille – qui, pour le coup, est bien lourd. Nous conclurons en apportant une recommandation pour une mise en place éthique.


Les avantages des technologies de détection

            Ces nouvelles technologies de détection se développent au nom du principe fondamental de la santé publique et de la protection de la population. Deux éléments semblent clairement balancer en faveur de ces nouvelles technologies : le principe de bienfaisance ainsi que le principe de précaution.  

Tout d’abord, les technologies de détection s’inscrivent dans une politique de santé publique protectrice de la population, dont le but est avant tout de sauver des vies et endiguer la pandémie, ce qui correspond clairement à un principe de bienfaisance. Comme l’explique par ailleurs Peter-Paul Verbeek, « les technologies digitales comme les téléphones, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle peuvent jouer un rôle important pour faire face aux pandémies. Elles aident à piloter et anticiper la propagation de la maladie ainsi que les comportements humains » [1]. En effet, le but originel de telles technologies est la préservation de la santé publique : que ce soit pour les caméras thermiques, l’usage des drones ou le traçage des infectés, leur utilisation permettrait sur le papier de rapidement limiter l’épidémie. De même, en limitant l’ampleur de l’épidémie, ces technologies sont aussi bénéfiques, au-delà du point de vue de la santé publique, d’un point de vue économique et social. Par exemple, pour le cas des caméras thermiques, elles permettent de repérer de potentiels dangers sanitaires parmi une foule, et de prendre des mesures d’isolement/confinement pour éviter la propagation.

De même, en matière de politique sanitaire, l’usage de ces technologies renvoie aussi à l’idée du « principe de précaution ». Le COVID-19 est encore très mal connu par le monde scientifique (quid de la réinfection ? De la transmission ? Du R?), ne fait pas encore l’objet de vaccin ou de traitement fiable… Ainsi, il semblerait que l’application du principe de précaution, qui postule que le manque d’information ne doit pas empêcher l’action – et en quelque sorte, se préparer au pire – doit être de mise. Les technologies modernes de détection apportent une efficacité et une force de frappe que les moyens traditionnels n’ont pas ; par conséquent, vis-à-vis du principe de précaution, il semblerait que mettre en place ces technologies de détection soit logique et naturel. Cela est d’autant plus vrai que pour la gestion des épidémies et pandémies, les processus de détection sont souvent perçus une des clés essentielles pour endiguer la propagation du virus (cf. Recommandations de l’OMS). D’ailleurs, les Etats qui ont massivement testé et détecté les premiers cas de coronavirus sur leur territoire ont finalement réussi à limiter très significativement l’impact sanitaire du COVID-19 (Islande, Allemagne, Danemark, Pays-Bas…) alors que les pays moins précautionneux n’ont pas manqué de voir les bilans épidémiques s’envoler (Etats-Unis, France, Italie…). Les Etats devraient donc mettre en place tous les moyens possibles pour détecter le coronavirus, et mieux saisir l’ampleur de l’épidémie sur son territoire.

Ainsi, il peut sembler que l’apport de ces nouvelles technologies s’avère très utile pour, et respecte les principes de bienfaisance et de précaution. De ce point de vue, ces technologies peuvent être vues comme une véritable opportunité pour lutter contre la propagation de l’épidémie et ainsi protéger la population. 



Un revers de la médaille bien lourd

Cependant, il n’en demeure pas moins que le revers de la médaille de ces technologies est très lourd. En effet, les problèmes éthiques qu’amènent ces technologies dans leur sillon constituent un frein pour leur mise en place.

Le premier problème que représente concerne les principes de non-malfaisance, de proportionnalité et de justice. Par exemple, pour les applications de traçage, elles soulèvent de nombreux enjeux vis-à-vis des droits fondamentaux. Comme le souligne le comité nationale pilote d’éthique du numérique dans son avis du 14 mai 2020, ces applications sont inhéremment alimentées par un système de collecte de données : se pose donc la question de l’anonymisation, de la protection de la vie privée, la question du consentement ou de l’obligation, des discriminations que ces applications peuvent perpétuer… Au-delà des risques de cybersécurité, c’est donc une véritable entrave qui, autant juridiquement qu’éthiquement, ne respecte pas vraiment les principes fondamentaux des droits de l’Homme. Toutes ces menaces sont d’autant plus graves que les applications de traçage ne semblent être d’une grande efficacité (cas de l’échec singapourien). Bien que le principe de précaution soit de mise en temps de pandémie, il n’en demeure pas moins que la solution du traçage ne semble pas suivre le « principe de proportionnalité ». Il en va de même pour les caméras thermiques, qui peuvent en plus générer un nombre important de « cas faux positifs » : c’est une technologie encore imprécise, qui peut donc considérer des vrais négatifs positifs, et des vrais positifs négatifs.

Un autre problème posé est l’autonomie de ces technologies. En effet, bien que les Etats gardent la main sur la plupart d’entre elles (Stop COVID, Caméra chinoise…), certaines entreprises privées proposent leurs services aux ministères de la santé. C’est notamment le cas des drones MicroMultiCopter, utilisés en Chine pour détecter les personnes qui ne portent pas de masques et/ou qui ont une température corporelle élevée. Cela entraîne dès lors des questions d’autonomie, de partialité mais aussi de confidentialité ! Ainsi, étant donné que ce sont des acteurs privés, l’intérêt général qu’est censé incarner la politique sanitaire est dès lors fragilisé. Enfin, ces acteurs privés peuvent se soustraire au besoin de transparence qui devrait en principe suivre ces technologies : au nom du secret d’entreprise et de la protection de leurs innovations, ces entreprises peuvent manquer de transparence quant à l’utilisation des données, aux systèmes de détection utilisées… Ces technologies privées peuvent d’ailleurs virer au malsain, notamment la technologie proposée par Athena Security aux Etats-Unis : ce sont des caméras thermiques qui détectent la fièvre et émettent des alertes sonores pour signaler aux autres personnes la présence d’une personne malade. Par conséquent, nous pouvons même considérer que plusieurs de ces technologies, sous couvert de la protection de la santé publique, peuvent même ne pas respecter le principe de solidarité et de confidentialité.


En bref, la technologie semble nécessiter un encadrement très strict, au vu des dangers qu’elles soulèvent et des menaces très importantes qu’elles entraînent quant aux droits de l’Homme, au principe de solidarité, de transparence ainsi que le principe de proportionnalité.


Conclusion

Ainsi, pour conclure, il convient de souligner que ces technologies ont un potentiel clair pour la lutte contre les épidémies. Néanmoins, leur développement s’est en quelque sorte improvisé pendant l’épidémie de COVID, et il semble que les technologies actuellement proposées sur le marché ne se révèlent pas suffisamment efficaces, ni suffisamment adaptées aux principes d’éthiques et de responsabilité les plus basiques. Si leur bienfaisance et leur possible utilité à l’avenir ne font aucun doute, trop de problèmes semblent miner actuellement leur mise en place. Les principes de non-malfaisance, d’indépendance, de confidentialité et de proportionnalité sont en tête des freins à leur mise en place. Il ne faut pas non plus oublier la difficile cohabitation de telles technologies avec le respect des droits de l’Homme, et notamment de la vie privée.
Ainsi, les premières étapes pour favoriser leur développement et une mise en place plus éthique et responsable consisterait en :
  • Ne permettre une utilisation de ces technologies que par l’Etat : exit les acteurs privés qui posent trop de problèmes au niveau de la confidentialité, et de l’utilisation marchande de ces données générés…
  • Respect des principes du RGPD européen, afin d’assurer une protection des données, une anonymisation et un respect de la vie privée.
  • Amélioration de la technologie afin de réduire le plus possible les cas faux positifs
  • L’utilisation de ses technologies (notamment pour les applications de traçage) doit être libre : le consentement doit être nécessaire et personne ne peut se voir imposer une telle technologie
  • Ces systèmes de détection doivent être couplé à un test sérologique ou virologique, ne doivent pas être stigmatisant (pas pointé du doigt les infectés, contrairement au système Athena Security)
  • Ces systèmes doivent être totalement transparent quant à leur fonctionnement

Notes : 

  • [1] : Citation originale : « Digital technologies like phones and social media and IA can play a substantial role in dealing with pandemics. They help to monitor and anticipate the spreading of the desease as well as the behaviour of human beings ». Peter-Paul Verbeek (Chair of UNESCO COMEST)

Derniers articles

Partager en ligne